La fabrique historique de l’identité de la Côte d’Ivoire (Nom, drapeau et armoiries) de 1600 à 1960

0
205

La paternité de l’appellation actuelle du pays est attribuée à un navigateur hollandais nommé Pieter De Marees. Son rapport rédigé à l’occasion d’un voyage en 1600 dans le golfe de Guinée, et publié quatre mois après son retour à Amsterdam, en mars 1602, contient la première et plus ancienne mention écrite de la désignation « Tand Kust » (« Côte des dents » en néerlandais, sous entendu « dents d’éléphants »). Pour des besoins de repérage commercial, il utilise cette appellation pour désigner la moitié sud-ouest du littoral ivoirien actuel, où durant les escales, sa compagnie maritime partie de Texel en novembre 1600, trouve une abondance d’ivoires auprès des autochtones. A la moitié sud-est du même littoral est attribuée l’appellation « Quaqua Kust » (Côte des Quaqua).

Les navigateurs portugais sont arrivés dans la région au moins un siècle avant la flotte hollandaise. Mais le toponyme qui figure dès 1471 sur la première carte de navigation portugaise pour désigner la partie du golfe de Guinée englobant l’actuelle Côte-d’Ivoire est « Cabo Das Palmas » (Cap des Palmes). Ce nom a été ensuite repris par les autres portulans portugais. Sauf que, la côte dite du « Cap des palmes », bien qu’elle concerne une zone commençant dans les environs de Fresco, englobe aussi le littoral libérien ainsi qu’une partie de la côte sierra-leonaise. De sorte que, même si la présence portugaise, attestée par les noms comme San Pedro et Sassandra (déformation de San Andrea) est bien antérieure, c’est à la marine marchande hollandaise qu’est reconnue la paternité de l’appellation dont le dérivé francophone « Côte-d’Ivoire » est devenu plus tard le nom officiel du pays. L’appellation « Costa Do Marfim », qui est la traduction portugaise de « Tand kust » fait son apparition sur les cartes marines portugaises seulement à la fin du XVIIè siècle. Ce qui confirme l’hypothèse d’une adoption par les navigateurs portugais de l’appellation Côte des dents [d’éléphant] vulgarisée au début du même siècle par le rapport de Pieter de Marees. Cela a été possible dans la mesure où, traduite en plusieurs langues, la publication en question servait d’ouvrage de référence aux navigateurs de toutes les nationalités dans la préparation des voyages à destination de la côte ouest-africaine. Favorisant ainsi la diffusion de l’appellation « Côte des dents [d’éléphant] » auprès des Portugais et des Français.

Quand après le déclin de la présence hollandaise, le territoire passe sous pavillon français, le choix de garder la traduction francophone des appellations antérieures « Tand Kust » et « Costa Do Marfim » est motivé par un besoin de démarcation vis à vis de la Gold Coast voisine. Vu que les Anglais entretenaient volontairement la confusion sur les limites de leur territoire, en appelant Gold Coast la zone qui s’étend de l’actuel Ghana jusqu’aux limites du pays N’zema (Assinie-Moosou), pour distinguer leurs possessions après la signature des accords de partage, les Français la baptise Côte-d’Ivoire. Ce choix est proposé par Louis-Gustave Binger à Théophile Delcassé, sous-secrétaire aux colonies. C’est ainsi que le 10 mars 1893, le président français Sadi Carnot signe le décret de constitution officielle de la colonie avec pour nom de baptême « CÔTE D’IVOIRE », pour jouer sur le contraste avec le nom « CÔTE D’OR ».

Cela dit, l’appellation du territoire faisait certes une allusion évidente à l’éléphant mais l’idée de faire du pachyderme un emblème politique naît dans l’esprit de Félix Houphouet-Boigny, le président du premier parti autochtone. Il l’utilise dans un premier temps comme symbole du PDCI, formation politique qu’il crée avec ses amis en 1946 en fusionnant son comité de campagne aux législatives de 1945 et le Syndicat Agricole Africain (SAA) formé en 1944. Il fait ce choix pour trois raisons. D’abord parce que c’est le symbole auquel fait penser naturellement l’appellation de la colonie. Ensuite, c’est l’un des animaux qui a un espace de mobilité allant des forêts du sud, son espace d’hivernage, aux savanes arborées du centre-nord qu’il regagne en longeant les bassins des fleuves traversant en longitude le territoire. Il a donc une présence nationale. Et troisièmement, dans cette partie de la jungle africaine, c’est l’animal qui se classe au sommet du règne faunique. Il symbolise d’une certaine manière la force tranquille.

A la fin du processus de décolonisation, au moment d’inventer une identité visuelle au pays, l’idée d’utiliser l’éléphant comme symbole politique national est suggérée par Félix Houphouet-Boigny. De quelle manière ? Alors qu’il est ministre dans le gouvernement français en 1959, il rassemble à Paris des exemplaires de drapeaux d’Etats dont le design lui plait, et pour y imprimer la touche « ivoirienne », il fait graver sur certains des prototypes une tête d’éléphant avant de les acheminer ensuite à Abidjan à M. Pierre Achille, le chef de cabinet de l’Assemblée territoriale. Peintre à ses heures perdues, c’est à lui que Mathieu Ekra a confié la responsabilité de confectionner des esquisses de drapeaux faîtes à la gouache. Esquisses d’abord soumises pour présélection à Félix Houphouet-Boigny, qui ne manque pas au passage de prendre l’avis de Charles De Gaulle. Les trois meilleurs prototypes retenus sont acheminés en dernier essor à l’Assemblée territoriale pour le choix définitif par vote. Finalement l’idée d’un drapeau avec tête d’éléphant est écartée. Pour son aspect peu pratique à une reproduction à la chaîne ? Il lui est préféré en tout cas les trois bandes O.B.V. formatées à la française (disposées verticalement et de dimensions égales), symbolisant l’orange des savanes du nord et le vert des forêts du sud, soudés par le blanc de la paix. Mais cette image de l’éléphant refoulée de l’étendard national revient au centre des réflexions au moment de concevoir les armoiries du pays.

Les armoiries retenues comme on le sait aujourd’hui, sont constituées de deux palmiers, d’une tête d’éléphant posée de profil sur un blason et d’un soleil levant. Ce design a été composé à partir des emblèmes des deux partis politiques dominants à l’époque coloniale. Le palmier était l’emblème du Parti progressiste de Côte d’Ivoire (de Kouamé Benzème et Kacou Aoulou), le principal rival du PDCI-RDA, et l’éléphant l’emblème du PDCI, le plus grand parti du pays. Mais en plus de cette signification politique, les deux symboles renvoient aussi aux deux premières identités historiques du territoire que les Portugais avait identifié comme partie du « Cap des palmes » et les Hollandais comme la « Côte des dents [d’éléphant] ». L’emblème national de la Côte d’Ivoire a été ensuite rapidement diffusé à l’international par le levier de softpower activé par la création en 1960 de la FIF, que la FIFA reconnait en 1964. L’année suivante, en 1965, l’équipe nationale participe à sa première CAN en Tunisie sous l’appellation les « Éléphants de Côte-d’Ivoire ».

Cependant, braconnés à une cadence effrénée sur les premières décennies d’indépendance, pour le commerce de leurs ivoires, les précieux éléphants se retrouvent aujourd’hui au bord de l’extinction. En 1960, au moment de l’indépendance on estimait le cheptel national à 100.000 éléphants. En 1990, ce chiffre a chuté à 1.100 têtes, soit un taux de disparition d’environ 90% en 30 ans. Les mesures de conservation prises par les autorités, n’ont servi qu’à ralentir le rythme, pas à l’enrayer. Aujourd’hui, le cheptel survivant, le célèbre Hamed y compris, est passé de 1.100 à 500 têtes à peine. Et si l’on y prend garde dans 30 ans seulement, ce pays pourrait se retrouver à porter un nom et des armoiries qui se réfèrent à l’éléphant sans compter sur son sol un seul spécimen de ce majestueux pachyderme préhistorique qui a traversé des millénaires. A l’approche de ce point de basculement, notre pays doit faire un choix, pendant que cela est encore possible. Il est ici suggéré aux décideurs publics d’identifier une des réserves naturelles pour y créer un SANCTUAIRE ou PROGRAMME NATIONAL DE REPRODUCTION DE L’ESPÈCE, doté du personnel et des équipements spécialisés. Lieu où on pourra ensuite rassembler tous ces éléphants en errance, piégés par la destruction de leur habitat naturel, pour reconstituer l’espèce en milieu et conditions contrôlées. A défaut, on doit tous se préparer psychologiquement à lancer dans les années à venir un référendum pour changer le nom, l’emblème et les armoiries de ce pays.

Bonne fête nationale au pays des Éléphants d’Afrique !!!!

Dr BANGALI N’goran

Historien des relations internationales

Maître de Conférences à l’UJLOG

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici