Alors que le débat sur l’histoire contemporaine et l’héritage de la démocratisation continue de passionner les observateurs politiques en Côte d’Ivoire, les déclarations doctrinales de l’ancien Président de la République, Laurent Gbagbo, résonnent avec une acuité particulière. Refusant catégoriquement d’être qualifié de « père du retour du multipartisme », le fondateur du FPI et président du PPA-CI prône une lecture collective, honnête et désacralisée de l’histoire politique nationale.
S’il est indéniable que Laurent Gbagbo a été l’un des principaux figures de proue de l’opposition sous le régime du parti unique jusqu’à l’avènement officiel du multipartisme en mai 1990, l’ancien chef d’État rejette avec fermeté toute monopolisation de cette victoire démocratique.
S’appuyant sur les faits historiques pour étayer sa position, il rappelle l’engagement de devanciers et d’intellectuels engagés dès les premières heures de l’indépendance, à l’image du célèbre professeur et anthropologue Harris Memel-Fotê :
« Historiquement, il serait malhonnête d’affirmer que Laurent Gbagbo est le père du retour du multipartisme en Côte d’Ivoire. Vous avez, par exemple, Mémel Fotê, qui a été arrêté et emprisonné en 1959. À cette époque, j’avais 14 ans et je ne me battais pas encore… Dans ce combat, j’ai fait mon travail et je l’assume, mais je ne suis le père de rien du tout. »
Pour Laurent Gbagbo, la conquête des libertés politiques est le fruit d’une œuvre collective ayant réuni des acteurs issus de divers horizons, allant des militants de la première heure aux cadres du PDCI-RDA et des partis de la gauche démocratique.
Au-delà de la rigueur historique, c’est sur le terrain de la philosophie politique que l’analyse de Laurent Gbagbo se veut la plus tranchante. Opposé à la personnalisation du pouvoir d’État et au culte de la personnalité qui a souvent caractérisé les régimes post-coloniaux en Afrique, l’ancien président désavoue formellement les titres paternalistes.
Selon lui, s’approprier un combat républicain rabaisse la portée de la lutte populaire :
« C’est pourquoi j’ai toujours été opposé à la notion de “père de la Nation”. Je considère que cette expression est profondément infamante pour le pays et dégradante pour celui à qui l’on attribue ce titre. Ce n’est pas du tout une bonne chose. »
En refusant les lauriers de la paternité démocratique, Laurent Gbagbo invite la classe politique ivoirienne et la jeunesse à une forme d’humilité républicaine. En remettant le peuple, les intellectuels et les militants anonymes au centre des conquêtes sociales et politiques, l’homme d’État rappelle que la démocratie est un patrimoine commun qui ne saurait appartenir à un seul homme, quelle que soit la grandeur de son parcours.
La position de Laurent Gbagbo sur le multipartisme constitue une contribution majeure à l’historiographie de la Côte d’Ivoire. Elle démontre que la construction d’une nation moderne repose sur la reconnaissance de la pluralité des mémoires et sur le refus des mythes fondateurs basés sur un individu unique.
Austin KOFFI
Source : Archives des réflexions politiques et déclarations publiques de Laurent Gbagbo
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